8 septembre 2009

Suite à la sympathique suggestion de M Benjamin Pelletier, animateur du groupe « Gestion des Risques Interculturels » de Linkedin, voici quelques observations d’un français auto-expatrié (largement) immergé dans la vie professionnelle en Roumanie.
Avant d’aborder le sujet des comportements de salariés roumains, je voudrais mettre en avant quelques différences de perception générales à forte influence sur les comportements en entreprise…
1 – Tout d’abord la notion de temps est différente… le temps perdu est encore beaucoup plus courant, et plutôt mieux toléré que dans les sociétés hyper-efficientisées, du fait aussi du fort coût à l’Ouest d’un salarié, et donc de l’impossibilité de tolérer qu’il puisse perde du temps…
En réaction à cela, surtout chez la vielle garde qui considère (au plan matériel) qu’elle a perdu beaucoup de temps à l’époque communiste, on note une hâte voir frénésie d’accéder au bien être matériel, de gagner très vite un maximum d’argent.
Ceci expliquera en partie que les secteurs offrant des résultats rapides, comme le commerce ou la construction/immobilier, ont été les principaux moteurs de la croissance roumaine. A l’inverse l’industrie ou l’agriculture locale dépendent désormais surtout des investisseurs étrangers, ce qui les bride. Ceci est très paradoxal car au sortir du communisme ces deux secteurs étaient largement les plus développés…
2 – La perception de la richesse en elle même est différente… les Roumains parlent très facilement d’argent, de salaire, de coût de telle ou telle chose… les signes extérieurs de richesses étaient devenus très important au sommet de la bulle, on voyait beaucoup de «grosses» voitures (proportionnellement davantage même qu’en France), même si la plupart avaient été acquises à crédit ou en leasing (une partie a d’ailleurs été saisie récemment)… la (très) grande maison est aussi un signe de réussite, alors même que la démographie du pays est faible…
3 – L’aversion au risque reste importante… dans un pays largement revenu au capitalisme sauvage, donc à faible filet social de protection, la préférence pour les Contrats à Durée Indéterminée reste considérable, les CDD étaient jusqu’à présent rares, et l’intérim bridé par une réglementation contraignante… Face à ça, les gens sont toujours en éveil vis a vis d’un plan B, voire C, et le «second job» (ou activité indépendante) est une pratique courante…
4 – Dans un tel contexte, il ne faut pas sous estimer le poids de la famille ; les solidarités très fortes entre les générations, voire entre les parents considérés chez nous comme «éloignés», offrent une forme de protection, de filet. Les plus sures affaires se font en famille, l’achat d’une maison est souvent une projet commun à plusieurs générations, et le recours aux maisons de retraite encore marginal.
Au delà des liens de sang, les plus fort, la notion d’alliance est également fondamentale ; rôle des témoins («parrains») de mariage, et on peut monter jusqu’aux partis politiques où on retrouve une approche très «claniste»…
5 – Les valeurs morales n’ont pas non plus les mêmes bases que chez nous. Pendant les années 80, les familles avaient du mal à trouver des denrées de base, et voler quelque chose qui généralement appartenait à l’Etat pour nourrir ses enfants recouvrait alors une connotation morale… et une fois les habitudes prises…
6 – En creusant, on ne retrouve pas la notion d’Etat impartial mieux préservée à l’Ouest. Le pouvoir politique et économique est souvent dans les mêmes mains, et une victoire électorale implique qu’une large partie de l’appareil administratif reviendra aux proches du parti élu, indépendamment de leurs compétences vis a vis du poste qui leur sera imparti. Et ces personnes, dès leur arrivée, se savent en sursis, donc auront tout intérêt à rentabiliser (pour elles et pour leur parti) au plus vite la position… Une telle logique clientéliste, contrarie la mise en place de corps de serviteurs publics. Face aux intérêt (les salaires du publics sont de plus en moyenne supérieurs à ceux du privé) il est très difficile de réduire une fonction publique pléthorique. Et malgré les sommes colossales engagées, un premier succès significatif dans la lutte anti-corruption se fait encore attendre…
7 – Au niveau des rapports avec les étrangers, les roumains sont un peuple accueillant, chaleureux, et au départ assez désintéressé. Tant que vous n’entrez pas dans une logique «d’affaires» avec eux, tout devrait bien se passer, mais si vous partez sur du «business» vous devez être capables de jouer avec leur propres règles, sinon vous risquez d’être vite mis hors jeu…
En effet, le fait que les roumains soient largement polyglottes, et s’expriment même souvent dans votre langue, le français, ne signifie pas qu’ils raisonnent de la même manière…
A première vue au niveau des affaires, ce qui frappe c’est une très grande flexibilité, donc aussi instabilité… alors que les économies d’Europe de l’Ouest ont l’inertie d’un grand vaisseau de croisière, la Roumanie est passée en un an de + 9,3 de croissance à la mi 2008 à – 8,7 % au second semestre 2009… un gouffre…
Au sein des organisation c’est la même logique… vous pouvez décoller très vite, mais en cas de relâchement de la mobilisation le soufflet pourra retomber tout aussi vite…
C’est sans doute une des raisons (outre une répartition façon «part du lion» de la valeur ajoutée) qui pousse les patrons de PME, surtout ceux de la vielle école, à garder un contrôle très étroit sur tout ce qui se passe dans la société… tout doit passer par lui, le niveau de délégation est minimal, ce qui peut vite se révéler bloquant en cas de forte demande…
Pour ce qui est des salariés, ils ont encore un fort respect pour la hiérarchie ; Le fossé générationnel est important entre ceux qui ont commencé à travailler pendant l’époque communiste, et ceux qui ont commencé après…
Chez les plus âgés on note souvent une certaine passivité et une difficulté à faire la différence entre ce qui appartient à l’entreprise, et ce qui pourrait leur appartenir…
La jeune génération, bardée de diplômes théoriques, est avide de se voir offrir une chance, d’apprendre dans un milieu contexte professionnel moderne et idéalement international… L’intérêt du travail compte beaucoup…
Bien sûr le niveau de salaire est très important, mais d’autres facteurs sont aussi largement pris en compte, comme les avantages annexes, une certaine notion de sécurité dans le poste, ou encore l’ambiance de travail…
Ces jeunes de secteur privé sont enthousiastes, créatifs, mais leur ardeur doit être canalisée dans la sens de l’efficacité, l’impératif de respect des délais ne devant jamais être perdu de vue. La clé du succès est souvent de faire émerger, sur la base d’une sélection objective, un encadrement intermédiaire responsabilisé…
Enfin, en cas d’association avec des locaux, il faut être très clair sur les objectifs, les moyens financiers apportés, la répartition des taches et aussi les contraintes qui vont s’imposer au projet… plus comme règle de base une loyauté sans faille par rapport au projet d’entreprise… sinon risque de divergences…
Dans tout les cas de figure un suivi régulier des résultats opérationnels et financiers est indispensable… tout ceci poussant à éviter la multiplication des structures…
En conclusion, il faut bien sûr se garder de trop généraliser. J’ai rapporté ce qui ressort de ma vision terrain, sachant que même si j’ai côtoyé un grand nombre d’entreprises roumaines, je suis forcément influencé par le secteur dans lequel j’opère, celui des NTIC, lequel emploie en majorité des jeunes d’un bon niveau d’études avec lesquels j’éprouve un réel plaisir à travailler… 🙂
Dans un futur proche, il sera intéressant d’observer les effets de la baisse de la possibilité d’expatriation, jusqu’à présent très utilisée, et celui du retour d’une large part de ceux qui ont travaillé quelques années en Italie et Espagne notamment…

vision du travail en Roumanie